À première vue, l’œuvre d’Igor Misyats se déploie comme une cartographie sensible de l’existence : surfaces hachées, signes précis, symboles clairs qui traversent le papier, le verre ou la toile. Une écriture visuelle épurée, faite de lignes fines, de formes maîtrisées et d’une harmonie chromatique retenue. Cette impression de sobriété et de rigueur constitue la signature immédiate de l’artiste, longtemps reconnu dans le milieu artistique comme un graphiste d’exception.
Son parcours est jalonné de nombreuses expositions, concours et festivals internationaux, ainsi que de distinctions majeures, notamment le premier prix à l’exposition des étudiants en arts graphiques à Hanovre en 1994, puis le Prix du ministère de la Culture de Lituanie en 2001, décerné lors de l’exposition « Écologie : homme, flore et faune dans le troisième millénaire » à Vilnius.
Très tôt, Igor Misyats choisit les arts graphiques comme terrain d’expression privilégié. Après avoir achevé ses études à l’École d’art de Drohobytch en 1990, il poursuit sa formation au lycée des arts décoratifs d’Oujhorod, puis à l’Académie des arts de Lviv. L’eau-forte, la linogravure et le dessin deviennent alors des disciplines fondatrices, forgeant chez lui une exigence technique et une précision quasi obsessionnelle qui le distinguent rapidement de ses contemporains.
Ce qui fascine dans son œuvre dépasse toutefois la maîtrise formelle. Elle repose avant tout sur une profondeur psychologique et conceptuelle, ancrée dans les grandes questions du monde contemporain : l’écologie, la place de l’homme dans l’univers, la mémoire des civilisations, le dialogue entre passé et futur, la religion et la mythologie. Le travail de l’eau-forte, avec ses lignes nuancées et ses structures délicates, renforce cette tension entre abstraction et sens, entre rigueur et intuition.
L’influence de l’école transcarpatienne, héritée de ses années d’études à Oujhorod, demeure perceptible dans son art graphique et le distingue au sein de l’Académie de Lviv. Pourtant, Igor Misyats n’a jamais renoncé à la couleur. Même dans ses œuvres graphiques, il introduit des accents chromatiques qui témoignent de son lien constant avec la peinture.
Ces dernières années, son travail s’inscrit résolument à la frontière entre arts graphiques et peinture. Il explore librement la monochromie, la saturation des couleurs et la matérialité de la surface, menant une recherche plastique ouverte et expérimentale.
Aujourd’hui, l’artiste développe une écriture personnelle en combinant les principes de la peinture sur verre avec ceux du graphisme. Cette démarche l’a conduit à élaborer un genre singulier qu’il nomme « application sur verre ». Il y intègre également des technologies contemporaines du design : décalcomanies, films Arocal, pochoirs, rubans adhésifs, gravure décorative.
Sa technique se distingue par une attention particulière portée à la transparence du verre, non comme simple support, mais comme élément actif de la composition. Cette propriété physique ouvre l’espace, crée une profondeur neutre et permet au spectateur d’interagir avec l’œuvre en modifiant son arrière-plan et, par conséquent, sa perception chromatique.
Les « applications peintes » d’Igor Misyats sont ainsi fondamentalement interactives et évolutives. Aucune composition n’est figée. Leur dynamisme naît de la liberté de disposition des formes et d’un mouvement interne constant. Des résonances avec le fonctionnalisme, le constructivisme et l’avant-garde historique apparaissent parfois, évoquant les recherches de Malevitch, El Lissitzky ou Moholy-Nagy, sans jamais tomber dans la citation ou l’imitation.
Loin des effets décoratifs cristallisés ou des stylisations graphiques excessives, son travail se rapproche davantage de la pensée d’Alexandre Archipenko, notamment dans sa conception du mouvement et de la tension des formes. Les compositions d’Igor Misyats sont traversées par un « mouvement brownien » interne : les éléments dialoguent, se déplacent visuellement, s’influencent mutuellement. L’abstraction y demeure libre, vivante et profondément contemporaine.
En peinture, l’artiste adopte une approche plus classique dans les matériaux — toile et huile — mais conserve la même audace expressive. Son processus est rapide, instinctif, presque performatif. La spatule et les outils de grattage dominent, générant une touche énergique, des surfaces fragmentées et une intensité chromatique maîtrisée. Le coloris, souvent volontairement restreint, structure l’espace pictural et donne naissance aux formes.
À l’image de l’idée formulée par Vassily Kandinsky, selon laquelle la forme naît de la rencontre entre deux couleurs, les toiles d’Igor Misyats révèlent une construction par la couleur plus que par le dessin. La touche devient l’élément fondateur de la forme, que l’artiste modèle, fragmente et reconstruit à travers le travail des textures et de la matière.
Ainsi, l’œuvre d’Igor Misyats se déploie autour de deux axes complémentaires : une dimension linéaire et graphique, et une approche picturale fondée sur l’expressivité de la matière. Ces deux langages coexistent, se nourrissent mutuellement et participent à la construction d’un univers artistique cohérent, libre et résolument contemporain.
Roman Hankevytch
Critique d’art, Musée national de Lviv, 2001